jan 04 2008
Droit de parole et responsabilité d’expression
Bonjour à tous. Voici mon premier billet de l’année 2008, le premier de ce que je souhaite voir devenir une série de publications intéressantes et divertissantes, pour votre unique plaisir.
Le billet d’aujourd’hui porte entre autre sur l’intolérance. Rassurez-vous, il ne sera pas question de la commission sur les accommodements raisonnables. C’est que j’ai remarqué que depuis un bon moment, il me semble que certains membres de notre belle société soient en train de rédiger un index des termes qu’ils jugent non politiquement corrects. Et le seul moyen qu’ils auraient pu trouver pour nourrir leur inspiration semblerait être le ratissage intensif des journaux, revues et blogues populaires. Dès qu’un des agents de la Brigade Québécoise Contre les Termes Imagés tombe nez à nez avec une expression dont l’une des N significations possibles peut laisser présager un infinitésimal abus d’intolérance, une plainte est automatiquement acheminée à qui de droit (ce qui inclut les médias).
Je donnerai en exemple 3 cas qui se distinguent de par leur nature, mais qui montrent bien comment la mauvaise foi consumée peut tourner au ridicule. Je vous ferai ensuite part de mon point de vue pour chacun des exemples.
La figure de style
J’ai pêché cet exemple-ci lorsque je suis tombé sur un commentaire radiodiffusé de Richard Martineau (envers qui j’entretiens des sentiments plutôt neutres). Il expliquait avoir utilisé, dans l’une de ses nombreuses chroniques écrites, l’expression « dialogue de sourd ». Suite à cet article, il aurait reçu une lettre d’une personne sourde se plaignant de l’utilisation de cette expression. Selon elle, les sourds possèdent plusieurs méthodes de communication, qui leur permet d’entretenir un dialogue tout aussi valable et enrichissant qu’une personne sans handicap auditif.
L’origine culturelle
Suite à un reportage sur les préjugés que subissent les jeunes Haïtiens dans leurs démarche pour la recherche d’un emploi au Québec, l’ombudsman de Radio-Canada a publié un document de révision sur l’utilisation du raccourci « haïtiens » pour désigner les Québécois d’origine haïtienne. Un ou des téléspectateurs outrés auraient porté plainte à Radio-Canada pour l’utilisation du terme « haïtiens ». Tout au long du reportage, l’expression au long a été utilisée, excepté à quelques endroits où le raccourci a été préféré. La plainte couvrait également d’autres occasions où des journalistes n’auraient pas utilisé les mots « Québécois d’origine haïtienne ».
La citation dont le contexte est plus ou moins défini
L’acteur et chanteur américain Will Smith aurait exprimé des propos controversés lors d’une entrevue pour un quotidien :
Même Hitler ne s’est pas réveillé un matin en se disant : « Laissez-moi faire le pire que je puisse faire aujourd’hui. » Je pense qu’il s’est réveillé et qu’avec sa logique marchant à l’envers et tordue, il était persuadé que ce qu’il faisait était bien.
Juste avant de citer l’acteur, l’auteur de l’article a cru bon d’insister sur le fait que « manifestement, Will croit que tout le monde est fondamentalement bon. » Suite à cet article, des dizaines de sites à potins affirmaient que Will Smith croyait qu’Hitler était un homme bien. Will Smith a du s’expliquer à la demande de la ligue anti-diffamation américaine.
Ces trois exemples ont des dénominateurs communs qui m’horripilent à plusieurs niveaux.
D’abord, il me semble évident que les personnes ayant cru bon porter plainte ont un talent assez aiguisé pour prendre le rôle de la victime (ou du preux chevalier cherchant désespérément une victime à protéger). Dans les trois cas, l’utilisation des expressions en question n’était pas du tout péjorative, et il fallait vraiment vouloir trouver des mauvaises intentions à leurs auteurs pour s’insurger de la sorte.
Dans le cas Martineau, il s’agit d’une figure de style. C’est une expression imagée. Je ne vois pas du tout pourquoi la plaignante s’est sentie diminuée ou atteinte de discrimination, la surdité n’étant même pas le sujet traité par l’auteur.
Dans le cas Ombudsman, et sur ce reportage en particulier, je crois qu’il s’agissait sans doute de ne pas répéter sans cesse les mêmes mots afin de conserver une diversité de vocabulaire, mais cela, seul l’auteur pourrait le dire. Il me semble cependant qu’après avoir entendu le terme « Québécois d’origine haïtienne » à plusieurs reprises, il ne faisait aucun doute que c’était le groupe de personnes dont il était question lorsque le raccourci était utilisé par la suite. Et conséquemment, je suis tout à fait d’accord que si l’expression fautive était la seule utilisée pour désigner le groupe étudié dans le reportage, la confusion aurait été à prévoir.
À moins, évidemment, que l’utilisation du mot « haïtiens » ait une connotation négative, ce dont je doute fort étant moi même plutôt fier de mes origines. Je ne grimpe pas aux rideaux lorsqu’on dit que je suis Québécois.
Dans le cas Smith, il s’agit d’une citation concernant les mÅ“urs d’autrui mais qui ont été attribués à l’auteur. Personnellement, je ne vois pas du tout ce qu’il y a de choquant dans les propos de Will Smith, bien qu’il ne soit pas tout à fait un intellectuel à temps plein. Il tout à fait envisageable de croire que Hitler était convaincu qu’il faisait ce qui était le mieux pour sa nation, dans le contexte de la deuxième guerre mondiale en Allemagne nazie. Il me semble tout à fait évident que M. Smith ne croyait pas que Hitler était un homme bien, et non plus que les actes posés par Hitler pendant la guerre étaient aussi quelque chose de bien. La mauvaise foi de l’auteur, ou son manque flagrant de raisonnement sont à l’origine de cette controverse, mais on peut en conclure que dans les médias, il peut être dangereux de donner un exemple sans en expliquer le contexte. Et je vois également une profonde mauvaise foi de la part des plaignants qui n’ont pas pu, eux non plus, remettre la citation dans le contexte qui convenait.
Muselage et responsabilité d’expression
Tout ceci pour en venir au fait que j’ai la légère impression que plus les temps avancent, plus ceux qui ont une voix dans les médias se font museler et ne peuvent pas s’exprimer comme bon leur semble. Ici, je sens le besoin de dire que je suis tout à fait d’accord avec ceux qui croient que lorsqu’on a le pouvoir de s’adresser à la population par le biais d’un média important, on ne peut pas dire n’importe quoi, n’importe quand.
L’accès à un média et donc à au grand public, c’est un privilège et non un droit. Non, je ne supporte pas le « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire » que crient haut et fort les radio poubelles de Jeff Fillion et autres. Pas dans les médias, pas quand une certaine partie de la population (que j’aime bien appeler La Plèbe) est aussi influençable et dont le sens de l’analyse comporte d’importantes failles.
Si l’on fait une déclaration dans les médias, il est primordial d’apporter des arguments basés sur des faits pour supporter nos propos, et encore, cela peut causer un tollé considérable. Ceci dit, ce dont je vous parle n’a aucun lien avec les trois cas cités en exemple. Car ce ne sont pas les affirmations en soi qui causent problèmes dans ces exemples mais bien le moyen utilisé pour afficher les propos. On a ici un cas de figure de style, de raccourci littéraire et de citation hors contexte. Je crois fermement que dans les trois cas, les termes et expressions utilisés étaient tout à fait convenable, et que les personnes qui ont cru bon de porter plainte ont fait preuve d’une mauvaise foi exemplaire, en plus de débattre sur des détails plutôt que sur l’idée principale véhiculée par l’auteur. Il fallait vraiment le faire, pour se sentir visé par des figures de styles…
Et l’avancement du français au Québec ?
Une toute petite parenthèse ici. On se plaint sans cesse que le français au Québec laisse à désirer, et on ne cesse de mettre des étiquettes péjoratives et xénophobes à une quantité considérable d’expressions qui ont fait leur chemin depuis des décennies. On a qu’à penser à ce fameux « Nous » qui fait tant trembler des milliers de colonisés. Si ça continue ainsi, on aura peut-être une meilleure qualité de français dans l’avenir, sans toutefois pouvoir utiliser un vocabulaire plus riche de peur de passer pour des intolérants. N’en déplaise à ceux que ça choquent, je ne leur ferai certainement pas le plaisir de respecter ces règles grammaticales politiquement correctes, qui prônent exagérément la fable utopique du « Tout-le-monde-est-beau-tout-le-monde-est-gentil » (ça ne vient pas de moi mais j’ai très ri la première fois que j’ai entendu cela).
J’ai vécu un tort, j’ai donc acquis le droit de me plaindre
J’ai cette étrange impression qu’il faut toujours mettre paires de gants blancs lorsqu’on doit à peine effleurer un sujet qui concerne de près ou de loin des gens qui, dans leur histoire ou leur culture, ont vécu un tort considérable. C’est, je crois, le cas dans l’histoire de Will Smith. En disant qu’Hitler croyait faire le bien, M. Smith s’est attiré les foudres de la communauté juive, qu’il a du calmer en criant haut et fort qu’Hitler était un assassin vicieux. Et si quelqu’un osait dire qu’Hitler était un stratège efficace, il se le ferait reprocher aussi.
Rapporter ainsi des faits ou des hypothèses ayant trait aux comportements de gens responsables de gestes immondes et condamnables ne veut pas nécessairement dire qu’on approuve ces mêmes faits. De plus, je ne crois pas que l’on doive s’abstenir de critiquer une personne issue d’une communauté au passé difficile. Les japonnais ont gouté à deux bombes nucléaires, mais on ne s’empêche pas de critiquer un japonnais dont les propos sont douteux. Il en va de même pour n’importe quel peuple.
Il existe une espèce de naïveté à l’effet que les peuples opprimés sont parfaits, puisqu’opprimés. Certains pays ont toujours vécu dans la pauvreté la plus effroyable, et où plusieurs citoyens s’adonnent à des activités condamnables. C’est ici qu’on se doit d’éviter de généraliser, et de critiquer la personne et ses erreurs, et non la communauté dont elle est issue.
Comme l’a (approximativement) dit un jour Pierre Bourgault : « J’ai critiqué assez de Blancs dans ma vie pour me permettre de critiquer un Noir ici où là . » Du moment qu’on ne le critique pas pour son origine, qu’il n’a pas choisie.
Un billet signé Le détracteur Constructif
7 commentaires








Bonne année à toi aussi!
J’ai lu plus tôt ce billet, très intéressant!
Au niveau des origines, j’ai toujours l’impression que les gens décident dans certaines situations s’ils font parti ou non d’un groupe où leurs origines sont communes. Si on parle d’un phénomène social qui n’est pas rose, des tas de plaintes sur le fait qu’on généralise en mettant tous ces gens dans le même bâteau ( Québécois d’origine X et immigrants X ) font rage. Si on parle d’un phénomène social gratifiant, ils seront fiers de préciser qu’ils ont un lien avec l’origine en question. C’est la peur d’être rejeté par autrui; ce que chaque humain craint.
Mais selon moi, des plaintes contre des propos ont toujours été présentes. Il y aura toujours des offusqués sur chaque chose que l’on dit. Le contexte dans lequel nous sommes aujourd’hui nous donne l’impression que c’est pire, que l’on choque plus, surtout quand notre sujet traite de «races» ou de religions parce que les grandes métropoles deviennent de plus en plus multiculturelles. C’est fini le temps où l’on croyait qu’un territoire était occupé que de gens dites de «souches».
En tout cas, une chance que certains savent faire la part des choses… vivre dans un monde d’extrémistes, ça serait complètement fou.
@Claudia : Excellente intervention. En effet, on se dissocie d’un groupe lorsque celui-ci nous dégoute mais on est bien fier d’en faire partie quand ça fait notre affaire.
Par exemple, les gros caves qui vomissent sur le peuple québécois (ces arriérés qui retardent l’évolution), et qui sont bien fiers d’être saouls à la Saint-Jean-Baptiste.
Et de même pour ceux qui chantent “Gens du pays” à la Saint-Jean-Baptiste et qui sont à Ottawa le premier juillet, et arborent la casquette “Team Canada” l’hiver suivant
Ahhhh, ça me rappelle de très longues discussions nocturnes tout ça
héhéhé
C’est criant de vérité et c’est une illustration de plus qui montre une des facettes de ma désillusion… La démagogie n’a jamais été aussi présente que ces derniers temps!
Ton point est très bien écrit et très bien développé… il aurait pu être l’objet de plusieurs billets également
Je ne peux rien ajouter de plus. Comme noisettesociale le dit, c’est criant de vérité.
Bravo ! Très bon billet ! Un peu long, mais très intéressant
Un des problèmes aussi qui survient courament c’est que les gens interprètent la pensée de celui qui émet les propos et réponde en fonction de leur interprétation et non pas seulement en fonction des propos dits. Dans l’exemple de Will Smith le journaliste à rajouté “manifestement, Will croit que tout le monde est fondamentalement bon. ” hors quand tu lis les propos de M. Smith il n’a jamais dit cela mais le journaliste a interprété les propos. Alors dans ce cas-ci la mauvaise compréhension du journaliste à accentué la polémique. En fait ce qu’il aurait du dire c’est que fondamentalment chacun agit de façon moral mais selon sa morale personnelle hors celle-ci varie d’un individu à l’autre.
L’expression dialogue de sourd est la même chose, les gens ont interprété très grossièrement les propos de Martineau.
Ensuite le fait que les gens puissent se plaindre de cette façon sur tout qui en fait est rien, je ne sais pas si ce genre de chose est de la démagogie comme le dit Noisettes où le seul fait que les gens ont le pouvoir de crier fort une chose pour combler des frustrations accumulées ailleurs.
Merci à tous pour vos commentaires.
Oui le billet était un peu long (j’ai du l’écrire en plusieurs sessions), mais je voulais vraiment y mettre tous ces points
@Y-Man : En effet, les gens regardent le monde à travers leurs propres lunettes. C’est pourquoi le contexte et le recul sont si importants. Quand l’on sait se mettre à la place des autres, on se rend compte que les gens ont plusieurs raison de faire ce qu’ils font et dire ce qu’ils disent.
Un bon exemple que j’ai déjà vécu : Des employés qui se plaignent du comportement despotique de leur patron, mais qui n’ont jamais osé lui faire face, et qui regardent par terre quand il leur parle. D’accord, l’attitude du patron est tout à fait condamnable. Mais moi, si j’étais un patron et un profiteur, et que j’avais une bande de moutons qui font des génuflexions de masse dès que je donne un ordre, je ne serais sans doute pas tenté d’être moins ferme et plus généreux avec eux. Ils ne se défendent pas, ils ont ce qu’ils méritent.
Je ne dis pas que ce soit une attitude exemplaire, mais dans la tête du patron, c’est ce qui se passe. Et c’est en réfléchissant ainsi qu’on se rend compte que le pouvoir qu’ont certains médias ou certaines personnes, ce sont nous qui le leur donnons en leur donnons, simplement en les considérant autant.
Ouf, j’arrive très loin de l’idée de départ, c’est un tout autre débat, et je prends ça en note : j’en ferai un billet dans un futur proche