Dans les derniers jours, un triste souvenir est revenu à la surface, provenant d’une époque où les choses étaient un peu moins roses pour le Détracteur Constructif.
L’histoire se passe en 2006, alors que Jeune Détracteur est embauché par une entreprise comptant environ 17 employés. Le salaire est assez ordinaire mais mieux que ce que je gagnais avant, les assurances sont payées entièrement par l’employeur, bref, pas de quoi sauter de joie, mais pas de quoi se plaindre non plus.
L’entreprise génère des millions par mois, mais nous, les acteurs du succès de l’entreprise, gagnons environ 15 dollars de l’heure. Tous des jeunes ayant étudié les nouveaux médias, et qui sont sur le marché du travail depuis quelques années. Plusieurs sortent même à peine du collège ou équivalent.
Le propriétaire de l’endroit n’étant pratiquement jamais présent sur les lieux de travail, c’est le directeur exécutif qui dirige le bureau. Et comme le directeur sait pertinemment que nous ne sommes que de jeunes irresponsables parce que nous ne portons pas, comme lui, un complet et une valise et que nous avons tous au moins 3 ou 4 ans de moins que lui. Donc, aucune chance que nous soyons traités en adultes. Chaque matin nous devons être là à 7 h pile, manger entre 12 h et 13 h sans exception, et ne pas quitter avant que 16 h sonne à la seconde près. Les vendredi, nous lavons nos bureaux et nos ordinateurs dans la joie en s’arrosant avec de l’eau et en se bombardant de papier essuie-tout. Un vrai environnement d’adultes, quoi.
Dans mon cas, je travaillais pour nourrir deux personnes, Fiancée étant aux études à temps plein. Mes collègues sont donc un peu plus en moyens, mais se permettent plus de dépenses, bref personne n’a vraiment beaucoup d’argent. Il m’est alors venu à l’idée de demander s’il serait possible d’avoir une carte d’assurance qui paie les services (dentaires et oculaires, etc) du premier coup afin de nous épargner le premier versement de frais. (Car c’est vraiment contrariant d’avoir des assurances quand on a pas les moyens de débourser disons le 200 $ ou 300 $… même s’il nous est remboursé une semaine après, certains ne peuvent évidemment pas se permettre de se passer de 300 $ pendant une semaine).
Pas plus fou qu’un autre, je sais que je dois d’abord m’assurer de l’appui de mes collègues. Je fais donc le tour du bureau, discrètement, et je m’entretiens avec ces jeunes gens. Plusieurs étaient d’accord pour appuyer ma demande, mais pour les autres, ça mérite carrément d’être développé un peu plus. Voici donc les réponses les plus insignifiantes que j’ai reçues :
Peureux : « Je suis d’accord mais j’ose pas le dire parce que je suis pas encore permanent. »
Ok. Moi à cette époque, je suis permanent depuis environ 1 mois. La différence c’est quoi? Ce que je fais maintenant, c’est pour améliorer ton avenir plus tard, lorsque tu seras permanent, justement. Si le patron est assez sauvage pour virer un employé non permanent qui fait une simple demande, est-ce que, sérieusement, il s’empêchera alors de te virer parce que tu es permanent? C’est quand même ton avenir ici qu’on essaie de déterminer et d’améliorer. Si tu veux avoir un rôle dans ton avenir dans cette compagnie, c’est maintenant qu’il faut le faire.
Égoïste : « Moi ça me fait chier des assurances, j’ai eu un appareil dentaire quand j’étais petit alors mes dents sont parfaites. En plus je certain qu’on est moins payé à cause de ces assurances-là. »
Avant de lui souhaiter de se faire battre le portrait à coup de bâton de baseball jusqu’à ce que plus-de-dents s’ensuive, j’ai réfléchi un petit peu. On a affaire ici à un fils de riche qui se préoccupe peu de son travail, qui a conduit une Mitsubishi qui rend jaloux le patron (et qu’il n’a certainement pas payé, c’est son premier vrai travail). Le monsieur il ne veut pas avoir une meilleure batterie d’assurances, parce que de toute façon il ne s’en sert pas. Et moi de le convaincre en lui disant « Tu sais, si tu crois vraiment que ton salaire est moins élevé à cause des assurances, aussi bien que ça en vaille la peine! Si on avait cette fameuse carte, au moins, t’aurais le mieux qu’il est possible d’avoir pour le montant que tu penses perdre ».
Et, à mon grand bonheur et léger désespoir, il est d’accord pour appuyer ma demande.
Quelques jours plus tard, alors que je n’ai pas terminé de rencontrer tout le monde, le patron nous rencontre :
Trouduc - « Bon, je vais peut-être vous prendre par surprise mais voilà : J’ai annulé les assurances. Il parait que ça faisait trop de débat et je n’ai pas envie d’endurer ça. En compensation, vous recevrez un chèque dont le montant sera ajusté en fonction de votre ancienneté ».
Je sens le sang qui commence à bouillir dans mes veines, mes tempes palpitent de rage. J’ai envie de lui sauter au cou. Je demande : « Est-ce que c’est un chèque que nous recevront chaque année? »
La réponse : « Non. »
J’explose. « Donc là ça veut dire que tous nos acquis, en fait, notre seul acquis, on le perd et on ne fait que reculer et il faudra recommencer à se battre pour avoir des avantages? »
Et il a le culot de me répondre « Oui. Il faut comprendre que moi j’ai des enfants, et que je m’en prive également, et patati et patata. »
Le reste est assez loin dans ma mémoire, tout ce dont je me souviens, c’est que j’étais rouge-bleu-vert, et que personne d’autre n’a levé la voix. Même que plusieurs ont fait « Cool, un chèque de 800 $! »
Donc, moi en plus de perdre le seul avantage que j’avais, je passe pour un chien enragé qui ne veut pas mettre de l’eau dans son vin. Sans compter que l’un de ceux qui n’ont rien osé dire (ci haut nommé « Peureux ») est venu me remercier d’avoir défendu les intérêts des employés.
Nul besoin de vous dire que ma recherche d’emploi a commencé à cette seconde près. J’ai eu la chance de me trouver quelque chose environ un mois plus tard. En quittant cet endroit, même si j’ai eu quand même du plaisir, je me demande encore ce qui m’a le plus frustré : l’attitude du petit dictateur d’arrière province, ou la mollesse moutonneuse de mes coéquipiers. Mais que cela me serve de leçon… parmi les lâches, le guerrier ne gagne pas la guerre.
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